La cathédrale Notre-Dame de Chartres
La cathédrale Notre-Dame de Chartres. Photo : Hachuelcollet, CC BY-SA 4.0.

Notre-Dame de Chartres : la totalité gothique

Par Eudes de Vauluisant, historien médiéviste

Beaucoup de cathédrales françaises atteignent l'excellence sur un point. Reims pour le sacre, Amiens pour la nef la plus haute, Bourges pour la pureté du parti, Saint-Denis pour la naissance du style. Chartres fait autre chose. En vingt-six ans de chantier, entre 1194 et 1220, elle réunit dans un seul édifice tout ce qui définit le gothique abouti : architecture de la maturité, cent cinquante-deux verrières médiévales conservées, programme sculpté en trois actes, dévotion mariale ancrée sur une relique, école cathédrale d'avant-garde, lien capétien continu. Aucune autre cathédrale n'offre cette convergence. Voilà pourquoi il faut la lire à part.

Avant 1194 : la cathédrale de Fulbert et le Voile de la Vierge

La présence d'un sanctuaire chrétien sur le promontoire chartrain est attestée dès le IVe siècle. Mais le moment fondateur reste le don de 876 : Charles le Chauve, à la suite de la translation des reliques mariales constituées sous Charlemagne, offre à la cathédrale une étoffe de soie identifiée comme la Sancta Camisa, le Voile que la Vierge aurait porté lors de la naissance du Christ. La relique transforme le statut de Chartres. Avant Notre-Dame de Paris, avant le Puy, Chartres devient le grand sanctuaire marial du nord du royaume.

L'incendie de 1020 détruit la cathédrale carolingienne. L'évêque Fulbert (vers 960-1028), élève de Gerbert d'Aurillac, lance la reconstruction et fait rebâtir la grande crypte qui subsiste aujourd'hui sous le chœur, longue de 220 mètres, plus vaste crypte cathédrale de France. Fulbert élève dans le même temps une école qui dépassera vite la fonction de formation cléricale locale. Au XIIe siècle, sous Yves de Chartres puis Bernard, l'école attire des maîtres venus de Laon, de Reims, d'Italie. On y enseigne la dialectique, le quadrivium, la lecture des sources antiques. L'Aristote logique, Ptolémée, Boèce, Macrobe y sont commentés. Jean de Salisbury, formé à Chartres dans les années 1130, devient l'un des esprits politiques les plus déliés du siècle. La cathédrale, encore romane, est déjà un centre intellectuel.

La cathédrale de Fulbert achevée vers 1037 brûle partiellement en 1134 (deux clochers s'effondrent côté façade), puis brûle entièrement le 10 juin 1194. De cet édifice romano-gothique précoce, presque tout est perdu. Survivent : la crypte de Fulbert, la base des deux clochers, et surtout le Portail royal qui datait de 1145-1155 environ, déjà inclus dans une campagne d'agrandissement engagée vers 1140.

L'incendie de 1194 et la décision capétienne

L'incendie du 10 juin 1194 emporte la nef, le chœur, la totalité du toit. La ville s'enflamme avec elle. Le récit le plus net est celui du moine cistercien Aubri de Trois-Fontaines, complété par un sermon attribué au légat Mélior de Pise. La population pleure d'abord la perte du Voile, qu'on croit consumé. Le surlendemain, des clercs descendus dans la crypte retrouvent la Sancta Camisa intacte. La nouvelle se diffuse comme un signe : la Vierge veut une nouvelle cathédrale plus vaste.

L'évêque Renaud de Mouçon convoque les chanoines, le légat pontifical, et obtient une participation financière étendue. Le chapitre de Chartres engage ses revenus pendant trois ans. Le légat décrète une indulgence et lance une collecte qui déborde le diocèse. Philippe Auguste contribue, sans en faire un chantier royal au sens strict comme l'avait été Saint-Denis pour Suger. Mais le geste est lisible. Pendant que le roi de France engage l'agrandissement de l'enceinte de Paris (1190-1213) et fonde la régence des grandes campagnes contre Plantagenêt, Chartres devient une démonstration de la puissance constructive du royaume capétien. Bouvines (27 juillet 1214) viendra plus tard, mais l'élan est continu.

Le chantier démarre dès l'été 1194. La rapidité de mise en route impressionne déjà les contemporains. Geoffroy de Lèves, doyen du chapitre, joue un rôle d'organisateur. L'identité de l'architecte initial reste inconnue, comme souvent au XIIe siècle, mais le parti adopté trahit un homme formé à Soissons et à Laon, peut-être passé par Saint-Denis. La maîtrise est française, le vocabulaire architectural pleinement maîtrisé.

Le chantier 1194-1220 : un gothique de la maturité

En vingt-six ans, l'essentiel du gros œuvre est posé. C'est rapide pour une cathédrale de cette taille : 130 mètres de long hors œuvre, 32 mètres de large à la nef, 37 mètres sous voûte au vaisseau central. La crypte de Fulbert et la façade ouest, conservées, dictent les dimensions du nouveau plan. Le bâtisseur s'y plie sans contrainte excessive : il étend le chœur, dessine un transept profond, allonge la nef sur sept travées.

Plan et élévation

Le plan est en croix latine, avec déambulatoire à sept chapelles rayonnantes (deux carrées, cinq polygonales). L'élévation à trois niveaux supprime la tribune, alors d'usage à Laon ou à Notre-Dame de Paris. Chartres préfère les grandes arcades, un triforium aveugle (claire-voie purement décorative), et des fenêtres hautes très larges. Cette élévation à trois niveaux deviendra le canon classique du gothique rayonnant. Bourges la conteste à la même date avec un parti à six étages internes ; Reims et Amiens reprendront ensuite le modèle chartrain.

Voûtement et arcs-boutants

Les voûtes sont quadripartites, sur croisée d'ogives à doubleau intermédiaire. La travée chartraine est barlongue, plus large que profonde, ce qui généralisera la travée gothique standard. Les arcs-boutants, à double volée superposée, s'élèvent depuis des culées massives reliées par des arcatures aveugles. Le système permet de reporter les charges de la voûte loin des murs et autorise l'élargissement des baies. À Chartres, les baies hautes mesurent près de 8 mètres de haut. Le mur disparaît au profit de la verrière. Cette désolidarisation entre porteur et clos est l'invention même du gothique. Chartres en livre la première démonstration à grande échelle, avant Reims (1211) et Amiens (1220).

Le maître d'œuvre dispose d'une carrière proche, à Berchères-les-Pierres, dont le calcaire dur résiste mieux au gel que la pierre de Saint-Leu utilisée à Paris. La couleur gris-jaune de Berchères donne à Chartres sa lumière propre, plus mate que celle d'Amiens, plus dorée à la fin du jour.

La rapidité du chantier impose une organisation neuve. John James, dans The Contractors of Chartres (1979-1981), a reconstitué neuf équipes successives par l'analyse des chaînages de moellons, des assises et des marques de tâcheron. La première équipe pose les chapelles rayonnantes du chevet (1194-1200) ; la deuxième élève le déambulatoire et le rond-point (1200-1205) ; les suivantes montent les murs gouttereaux, le transept, la nef, la couverture provisoire des collatéraux. Le voûtement haut intervient en dernière phase, vers 1215-1220. Le rythme moyen tourne autour d'un mètre cinquante d'élévation par an sur les murs principaux. Aucune cathédrale du XIIe siècle n'avait été menée à pareille cadence sans interruption majeure. La consécration officielle aura lieu beaucoup plus tard, le 24 octobre 1260, en présence de Saint Louis, Louis IX, qui se rendait à Chartres pour la septième fois.

Cent cinquante-deux verrières : la lumière comme théologie

Aucune autre cathédrale d'Europe ne conserve un ensemble de vitraux médiévaux comparable. Chartres en garde environ 170 sur les 186 d'origine, soit environ 2 600 m² de verrière des XIIe et XIIIe siècles. Cologne suit loin derrière avec une centaine de baies médiévales partielles ; Bourges avec une cinquantaine ; Notre-Dame de Paris ne conserve que ses trois roses ; Reims a presque tout perdu en 1914-1918. Le corpus chartrain est une exception statistique autant qu'esthétique.

L'ensemble se répartit en trois campagnes principales. Trois fenêtres hautes du chevet datent encore de la cathédrale de Fulbert, vers 1150-1180 : la fameuse Notre-Dame de la Belle Verrière, sauvée de l'incendie de 1194 et remontée dans la nouvelle cathédrale, montre la Vierge en majesté sur fond de bleu profond, le bleu de Chartres, dont la composition exacte (cobalt et manganèse en proportions précises) reste un sujet d'analyse chimique pour les laboratoires de Versailles. Les baies de la nef et du transept appartiennent à la grande campagne 1205-1240. Les roses du transept nord (vers 1230, donnée par Blanche de Castille, fleurs de lys et tours de Castille en bordure) et du transept sud (vers 1225) achèvent l'ensemble.

Le programme iconographique, étudié par Yves Delaporte dans les années 1920, déploie une exégèse complète. La rose ouest présente le Jugement dernier ; la rose nord, la généalogie du Christ et les rois d'Israël ; la rose sud, le Christ apocalyptique entouré des vingt-quatre vieillards. Les baies basses montrent les vies des saints, l'Ancien Testament en typologie, la passion du Christ, la légende de Charlemagne donnée par les pèlerins de Saint-Jacques. Une particularité chartraine : les corporations donatrices se font représenter au registre inférieur de leurs vitraux. Drapiers, charrons, charpentiers, marchands de fourrure, pelletiers, foulons, bouchers, cordonniers offrent leurs métiers. Près de quarante corporations identifiées. La cathédrale documente ainsi sa société urbaine en même temps qu'elle prie.

Le bleu de Chartres, signature chromatique de l'ensemble, a fait l'objet d'analyses spectroscopiques au Laboratoire de recherche des monuments historiques de Champs-sur-Marne. La saturation et la profondeur du bleu tiennent à un dosage de cobalt importé probablement d'Allemagne ou de Bohême, combiné à une pâte de verre soda peu chargée en fer. La technique se perd au XIVe siècle, quand le verre potassique des forêts de Lorraine et de Hesse remplace le verre soda de tradition gallo-romaine. Le bleu de Sainte-Chapelle, à Paris, est déjà autre chose. Le bleu de Chartres est un bleu d'avant la rupture technique, et c'est pour cela qu'il garde sa densité.

Le portail royal et les porches : exégèse de pierre

La sculpture chartraine se lit en trois actes, à trois moments. Le Portail royal de la façade ouest date de 1145-1155, contemporain de Saint-Denis et de l'enrichissement de la cathédrale romane. Il survit à l'incendie de 1194 et reste posé tel quel sur la façade neuve. Les statues-colonnes des ébrasements, hautes silhouettes de rois et de reines de l'Ancien Testament, marquent le passage du roman au gothique. Le tympan central porte le Christ en majesté du Tétramorphe, encadré par les vingt-quatre vieillards. Les linteaux développent l'enfance et l'ascension. La verticalité, le drapé encore proche du roman bourguignon, le sourire à peine esquissé : on est au seuil du gothique, pas encore dans la statuaire articulée d'Amiens.

Le porche nord, ajouté entre 1205 et 1215 environ, déploie l'Ancien Testament. Trois portails. Le central est consacré à la Vierge en majesté avec, sur les ébrasements, les patriarches portant chacun un attribut typologique : Abraham et Isaac, Moïse au serpent d'airain, David à la harpe, Samuel sacrifiant. Les portails latéraux narrent la création, le déluge, et les figures sapientielles (Job, Salomon). Le porche sud, posé entre 1210 et 1220, complète le programme par le Nouveau Testament : portail central du Jugement avec un Christ-juge entouré des élus et des damnés, portail droit des martyrs, portail gauche des confesseurs. Saint Théodore, à droite, en chevalier byzantin équipé d'une cotte de mailles précisément observée, est un sommet de la sculpture des années 1220.

L'unité du programme tient à une idée simple, formulée par Hugues de Saint-Victor dans son De arca Noe morali : l'Ancien Testament prophétise le Nouveau, le Nouveau accomplit l'Ancien, et la cathédrale articule cette typologie dans la pierre. Émile Mâle a montré dans L'Art religieux du XIIIe siècle (1898) que les portails de Chartres reproduisent presque mot pour mot la structure du Speculum maius de Vincent de Beauvais. Ce qui surprend reste la cohérence. Trois ateliers successifs, sur quatre-vingts ans, gardent un programme lisible.

L'atelier du Portail royal a essaimé. Willibald Sauerländer, dans La Sculpture gothique en France 1140-1270 (1972), repère sa main ou son influence à Saint-Denis (statues-colonnes disparues du portail de Suger), à Étampes, à la cathédrale du Mans, à Bourges. Le style chartrain de 1150 fait école. Les drapés à plis tubulaires, le hiératisme des têtes encore romanes, l'allongement extrême des corps : on retrouve ces traits dans tout l'arc capétien du milieu du XIIe siècle. Quand reprend la sculpture chartraine après l'incendie, vers 1205, l'atelier a changé de génération mais a gardé la mémoire du chantier précédent. La continuité d'atelier sur soixante ans, autour d'une même cathédrale, reste inhabituelle pour le Moyen Âge.

L'école de Chartres : raison et pierre

Avant la cathédrale gothique, il y eut l'école. Fulbert, mort en 1028, avait fondé une école cathédrale qui donnait dans le quadrivium (arithmétique, géométrie, musique, astronomie) un enseignement comparable à celui de Reims. Au XIIe siècle, l'école atteint son rayonnement maximal sous trois directions successives. Bernard de Chartres, chancelier vers 1119-1124, défend une lecture des classiques antiques contre une scolastique purement dialectique. Sa formule, conservée par Jean de Salisbury dans le Metalogicon, est passée à la postérité : nous sommes des nains juchés sur des épaules de géants, c'est pourquoi nous voyons plus loin. Les géants sont les anciens. La modestie médiévale n'efface pas la liberté d'usage.

Thierry de Chartres, frère de Bernard, chancelier vers 1141, écrit un commentaire de la Genèse qui lit les six jours de la création à la lumière du Timée de Platon. Guillaume de Conches, son contemporain, commente Boèce et Macrobe, propose une cosmologie où les éléments composent un ordre lisible à la raison. Jean de Salisbury, élève de Chartres dans les années 1130, devient évêque de Chartres en 1176 ; son Policraticus et son Metalogicon portent partout en Europe la pensée chartraine.

L'école déclinera après 1180, supplantée par Paris où s'impose la scolastique d'Abélard puis de Pierre Lombard. Mais elle laisse une trace dans la cathédrale. Les arts libéraux figurent en personnages sculptés sur l'archivolte droite du Portail royal : Pythagore pour la musique, Aristote pour la dialectique, Cicéron pour la rhétorique, Euclide pour la géométrie, Donat pour la grammaire, Boèce pour l'arithmétique, Ptolémée pour l'astronomie. Une cathédrale qui sculpte ses arts libéraux signe une école qui se sait centrale. Yves Delaporte y voyait, à juste titre, un autoportrait intellectuel.

Le rapport de l'école de Chartres à la pierre n'est pas accessoire. Thierry, Bernard et Guillaume défendent une lisibilité du monde. Pour Thierry, la création obéit à un ordre numérique, la matière elle-même est intelligible. Cette confiance en l'intelligibilité du réel autorise et soutient le projet gothique. Une cathédrale qui prétend rendre visible la Jérusalem céleste, qui mesure ses voûtes en proportions harmoniques, qui distribue ses verrières selon un programme exégétique, présuppose un monde lisible. Le gothique de Chartres prolonge l'école de Chartres par d'autres moyens. Erwin Panofsky, dans Architecture gothique et pensée scolastique (1951), a relevé cette parenté de structure entre la summa théologique et l'élévation cathédrale, sans pouvoir prouver la filiation directe. Sur Chartres, la convergence reste éloquente.

Une cathédrale mariale et capétienne

Chartres reste, du XIe au XVIIe siècle, le sanctuaire marial du royaume. Le Voile structure tout. Charles le Chauve l'a donné en 876, Saint Louis vient s'y prosterner sept fois entre 1230 et 1270. Le pèlerinage des rois de France à Chartres devient un acte politique récurrent. Louis XI, dévot marial obsédé, y vient à plusieurs reprises et y fait dire des messes pour la naissance du dauphin. Anne de Bretagne, en 1497 puis en 1500, y fait pèlerinage pour obtenir un héritier mâle. La relique mariale et la couronne se nourrissent.

Le moment le plus singulier reste 1594. Henri IV doit être sacré, mais Reims, tenue par la Ligue, lui est interdite. La couronne de France, depuis Clovis selon la tradition réémondée par Hincmar puis tout le Moyen Âge, se ceint à Reims, avec la Sainte Ampoule. Henri choisit Chartres. Le 27 février 1594, Nicolas de Thou, évêque de Chartres, sacre le premier Bourbon dans la cathédrale, avec une huile tirée de l'abbaye de Marmoutier en remplacement de la Sainte Ampoule. Le geste est inhabituel. Mais Chartres était déjà cathédrale royale par la dévotion ; elle peut suppléer Reims sans rompre la légitimité. Aucune autre cathédrale du royaume ne pouvait l'envisager. Saint-Denis aurait pu, mais Saint-Denis est lieu de sépulture, pas de sacre.

Le pèlerinage royal régulier, le don de vitraux par les Capétiens (rose nord offerte par Blanche de Castille, vitrail de Saint Louis dans le déambulatoire), la place de Chartres dans le sacre Bourbon par défaut : la cathédrale devient cathédrale du royaume avant d'être cathédrale d'un diocèse. Elle joue, à sa manière, un rôle parallèle à celui de Saint-Denis pour la nécropole.

« Étoile de la mer voici la lourde nappe / Et la profonde houle et l'océan des blés / Et la mouvante écume et nos greniers comblés / Voici votre regard sur cette immense chape. » Charles Péguy, La Tapisserie de Notre-Dame de Chartres, 1913.

Le pèlerinage et le labyrinthe

Aux XIIe et XIIIe siècles, le pèlerinage à Chartres draine une foule continue. Quatre fêtes mariales rassemblent les pèlerins : Annonciation (25 mars), Assomption (15 août), Nativité de la Vierge (8 septembre), Présentation au Temple (21 novembre). Les corporations chartraines tirent de la manne pèlerine une part de leur richesse. Les guides évoquent une économie hôtelière développée dès le XIIIe siècle, avec auberges autour de la cathédrale et logements canoniaux loués pour les pèlerins de qualité.

Le labyrinthe de la nef, posé vers 1205 dans le dallage, fait 12,89 mètres de diamètre. C'est le plus grand labyrinthe d'église conservé en France. Onze circuits concentriques, une croix centrale, un parcours de 261,55 mètres si on le suit pas à pas. Sa fonction médiévale exacte reste discutée. Les sources contemporaines de la pose sont muettes. Au XVIe siècle, le doyen Étienne Estienne mentionne une coutume canoniale de parcours dansé à Pâques (la chorea), avec une pelote rouge passée de main en main, qui se prolonge jusqu'au XVIIIe siècle. Aucune source médiévale n'évoque, en revanche, une pratique pèlerine de parcours à genoux, contrairement à la légende moderne forgée au XIXe siècle. Le labyrinthe servait probablement de figure méditative et de jeu liturgique canonial, plus que de substitut au pèlerinage de Jérusalem comme on l'a longtemps répété.

Le pèlerinage moderne refonde la pratique. Charles Péguy, normalien agnostique devenu catholique tardif, fait à pied le pèlerinage de Paris à Chartres en juin 1912 pour la guérison de son fils Pierre. Il en tirera La Tapisserie de Notre-Dame, publiée en 1913. Depuis 1983, l'association Notre-Dame de Chrétienté reprend ce trajet chaque année, début juin, sur trois jours et près de 100 kilomètres. Le pèlerinage moderne, avec ses dizaines de milliers de marcheurs en 2024, ressuscite le geste médiéval sur une assise nouvelle.

Restaurations et controverses (XIXe-XXIe)

Au XIXe siècle, la cathédrale subit l'incendie de la couverture de bois en 1836 (le 4 juin, par la négligence d'ouvriers travaillant dans les combles) qui détruit la fameuse charpente médiévale dite « la forêt » ; elle est remplacée par une charpente métallique conçue par l'architecte Édouard Baron, et achevée en 1841. C'est l'une des premières grandes charpentes métalliques d'édifice religieux en France, antérieure de plus d'un siècle à celle de Notre-Dame de Paris envisagée après 2019.

Sur les vitraux, la grande campagne du XIXe siècle est conduite par l'atelier Lorin de Chartres à partir de 1867. Sur la sculpture, Eugène Lassus puis Paul Abadie interviennent à la marge ; l'inscription Mérimée des Monuments historiques, contemporaine de Prosper Mérimée comme inspecteur général (1834-1860), assure une protection précoce. La cathédrale est classée au titre des monuments historiques sur la liste de 1862 et entre au patrimoine mondial de l'Unesco en 1979.

La controverse récente porte sur le nettoyage des intérieurs, lancé en 2009 par l'État sous maîtrise d'ouvrage de la DRAC Centre-Val de Loire et conduit par l'architecte en chef Patrice Calvel puis Frédéric Didier. Le nettoyage a retiré sur les murs intérieurs une couche brune accumulée sur des siècles (suie de cierges, dépôts atmosphériques) et restitué la couleur d'origine, jaune-doré, voulue par les bâtisseurs du XIIIe siècle. Cette restitution a été qualifiée de « scandale » par Martin Filler dans la New York Review of Books en 2014, qui jugeait l'intérieur de Chartres dénaturé. La défense, portée par Jean-Michel Leniaud, par Frédéric Didier et par les services patrimoniaux français, a documenté la couleur originelle par sondages stratigraphiques et par étude des polychromies des chapelles. Le débat reste vif. Il oppose deux écoles : la restauration archéologique (rétablir l'état d'origine documenté), et la conservation des couches successives (le monument tel qu'il est arrivé jusqu'à nous, patine comprise). Aucune des deux écoles n'a tort en théorie. La question est philosophique avant d'être technique.

Lire Chartres aujourd'hui

Une cathédrale comme Chartres ne se lit pas en deux heures. Voici un parcours qui en respecte la stratification.

Façade ouest : commencer par le Portail royal

Avant d'entrer, prendre dix minutes devant le Portail royal. Identifier les statues-colonnes (rois et reines de l'Ancien Testament), lire le tympan central (Christ en majesté entouré du Tétramorphe), repérer les arts libéraux dans l'archivolte droite. C'est le plus ancien du programme, antérieur à l'incendie. Tout ce qu'on verra ensuite vient après lui.

Nef et labyrinthe : remonter vers le chœur

Entrer par la porte centrale. Marquer un arrêt au labyrinthe (visible vendredi de Carême uniquement quand les chaises sont retirées). Avancer travée après travée en regardant les baies hautes : à gauche les vies des saints, à droite l'Ancien Testament. La Belle Verrière, troisième chapelle latérale sud du chœur, justifie un long temps d'arrêt.

Transept : roses et porches

Roses nord et sud à comparer. La rose nord (Blanche de Castille, vers 1230) est la plus stable iconographiquement. Sortir par le porche sud pour voir saint Théodore et le Jugement, revenir par le porche nord pour les patriarches.

Crypte : descendre dans la cathédrale de Fulbert

La crypte (visite guidée obligatoire, billetterie séparée) restitue la cathédrale du XIe siècle. Elle abrite le puits des Saints-Forts, antérieur à la christianisation, et la chapelle Notre-Dame-Sous-Terre, lieu de la dévotion mariale primitive. C'est là que Chartres commence.

Lectures complémentaires

Pour préparer ou prolonger, lire Yves Delaporte et Étienne Houvet pour les vitraux, Émile Mâle pour le programme sculpté, Anne Prache pour l'architecture. Péguy pour le pèlerinage moderne. La cathédrale est un texte ; aucune visite ne dispense de l'étude.

Questions fréquentes

Pourquoi Chartres et pas Reims pour le sacre de Henri IV en 1594 ?

Reims est tenue par la Ligue catholique hostile au roi protestant fraîchement converti. La Sainte Ampoule, gardée à Saint-Remi, est inaccessible. Henri choisit Chartres parce que la ville est ralliée et parce que la cathédrale est, depuis Saint Louis, lieu de pèlerinage royal régulier. Nicolas de Thou, évêque de Chartres, le sacre le 27 février 1594 avec une huile de la Sainte Ampoule de saint Martin, conservée à Marmoutier, en remplacement de celle de Reims. C'est le seul sacre Bourbon hors de Reims.

Combien de vitraux médiévaux sont conservés à Chartres ?

environ 170 verrières des XIIe et XIIIe siècles sur 186 d'origine, soit environ 2 600 m². C'est le plus grand corpus médiéval d'Europe. Cologne en conserve une centaine, Bourges une cinquantaine, Notre-Dame de Paris ses trois roses seulement. La rareté tient à la double protection chartraine : la cathédrale a échappé aux destructions huguenotes de 1568 et a vu ses vitraux démontés en 1939-1944 pendant l'évacuation.

Qu'est-ce que l'école de Chartres et qui en sont les figures ?

Une école cathédrale active aux XIe et XIIe siècles, fondée par Fulbert vers 1006. Elle enseigne le quadrivium et lit les classiques antiques (Platon, Aristote, Boèce, Macrobe). Figures principales : Fulbert (vers 960-1028), Yves de Chartres (1040-1115), Bernard de Chartres (chancelier vers 1119-1124), Thierry de Chartres (chancelier vers 1141), Guillaume de Conches (vers 1080-1154), Jean de Salisbury (vers 1115-1180). Elle décline après 1180, supplantée par Paris.

Quel est le programme du Portail royal ?

Daté de 1145-1155 environ, antérieur à l'incendie de 1194. Trois portails : central avec le Christ en majesté du Tétramorphe et les vingt-quatre vieillards ; portail droit avec l'Ascension et les arts libéraux ; portail gauche avec l'Incarnation et la Vierge en majesté. Les statues-colonnes des ébrasements représentent les rois et reines de l'Ancien Testament, ancêtres du Christ. C'est l'une des premières grandes manifestations sculptées du gothique en Europe.

Le labyrinthe de la nef : pour quoi faire ?

Posé vers 1205, 12,89 mètres de diamètre, 261,55 mètres de parcours. Sa fonction première reste débattue. Les sources médiévales sont muettes. Le doyen Étienne Estienne (XVIe siècle) atteste une danse canoniale pascale. La pratique du parcours pèlerin à genoux relève d'une légende moderne sans appui textuel médiéval. Le labyrinthe est probablement une figure méditative et un jeu liturgique pour le chapitre, plus qu'un substitut au pèlerinage de Jérusalem comme on l'a longtemps soutenu.

Faut-il visiter avant ou après la restauration des intérieurs ?

La restauration commencée en 2009 a restitué la couleur jaune-doré d'origine, recouverte par des siècles de suie. Le débat patrimonial entre restauration archéologique (Frédéric Didier, DRAC) et conservation des couches successives (Martin Filler, défenseurs anglo-saxons) reste vif. La cathédrale telle qu'elle est aujourd'hui correspond à ce que voyaient les pèlerins du XIIIe siècle, pas à celle qu'a connue Péguy en 1912. Aucune des deux versions n'est moins vraie que l'autre. Visiter aujourd'hui permet de lire le programme sculpté et peint dans des conditions proches de l'original.

Sources et lectures

  • Yves Delaporte et Étienne Houvet, Les Vitraux de la cathédrale de Chartres, 4 vol., Chartres, 1926. Référence centrale, planches photographiques d'Houvet conservées au CNRS.
  • Émile Mâle, L'Art religieux du XIIIe siècle en France, Paris, Armand Colin, 1898 (rééd. 1948 et suivantes). Lecture iconographique fondatrice du programme sculpté.
  • Anne Prache, Notre-Dame de Chartres : image de la Jérusalem céleste, Paris, CNRS Éditions, 1993. Analyse architecturale et symbolique.
  • Charles Péguy, La Tapisserie de Notre-Dame, Cahiers de la Quinzaine, 1913 (Pléiade Œuvres poétiques, Gallimard, 1957).
  • Jacques Le Goff, Saint Louis, Paris, Gallimard, 1996. Chapitres sur les pèlerinages royaux à Chartres.
  • Notice Mérimée PA00096993, base nationale des Monuments historiques (ministère de la Culture).
  • Fonds Cathédrale de Chartres sur Gallica BnF (manuscrits, gravures, photographies anciennes).
  • Articles du Bulletin Monumental de la Société française d'archéologie, accessibles via Persée (notamment les livraisons de 1900, 1957, 2008 sur Chartres).

À lire sur l'art des cathédrales

  • L'Art religieux du XIIIe siècle en France, Émile Mâle (Armand Colin) : déchiffrer l'iconographie des portails et des vitraux.
  • Le Temps des cathédrales, Georges Duby (Gallimard, 1976) : l'art gothique replacé dans sa société.

Nos sélections : Saints et art sacré · La Bibliothèque de France Éternelle.

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