Les ordres militaires et religieux : du Temple aux chevaliers de Malte, histoire et légendes

Par La Rédaction de France Éternelle

Il existe peu de créations médiévales aussi singulières que celle du moine-soldat. Pendant des siècles, l'Église avait tenu la guerre pour un mal, et le clerc devait s'abstenir de verser le sang. Or, au tournant du XIIe siècle, dans le sillage des croisades, naît une institution qui réconcilie l'épée et le cloître : l'ordre militaire et religieux, dont les membres prononcent les vœux de pauvreté, de chasteté et d'obéissance, mais combattent en armes pour la défense des pèlerins et de la Terre sainte. De cette synthèse improbable sortiront le Temple, l'Hôpital de Saint-Jean, l'ordre Teutonique, puis, sur un mode tout différent, les grands ordres royaux de chevalerie de la monarchie française. Leur histoire mêle réalités solidement documentées, traditions pieuses, légendes tenaces et, dans le cas des Templiers, un mythe d'une vitalité exceptionnelle. Le présent dossier s'attache à les démêler, en s'appuyant sur les sources et les travaux des historiens, sans jamais présenter une fiction pour un fait.

La naissance d'une institution : moines et soldats au temps des croisades

La conquête de Jérusalem par les croisés en 1099 crée une situation nouvelle. Des États latins s'installent en Orient, et avec eux afflue un flot continu de pèlerins venus prier aux Lieux saints. Ces pèlerins, mal armés, traversent des régions peu sûres : il faut les protéger, les soigner, les héberger. C'est de ce besoin concret, et non d'une spéculation théologique, que sortent les premiers ordres.

L'invention proprement dite consiste à fondre dans une même règle la vocation religieuse et la fonction guerrière. Le chevalier du Temple ou de l'Hôpital n'est ni tout à fait un moine, ni tout à fait un soldat séculier : il est l'un et l'autre, lié par des vœux monastiques mais voué au combat. Cette idée, longuement débattue, trouve son apologie la plus célèbre sous la plume de Bernard de Clairvaux, qui rédige vers 1130 son Éloge de la nouvelle milice (De laude novae militiae) en faveur des Templiers. Bernard y forge la notion de « nouvelle chevalerie », distincte de la chevalerie séculière qu'il juge vaniteuse, et justifie le combat contre l'infidèle au service de la foi. Il convient toutefois de noter que cette construction intellectuelle fut, dès l'origine et longtemps après, débattue au sein même de l'Église : la légitimité du moine armé n'a jamais fait l'unanimité.

L'ordre du Temple : fondation, règle et essor

Vers 1119 ou 1120, un petit groupe de chevaliers, dont le nombre traditionnel de neuf relève davantage du symbole que d'un décompte rigoureux, se présente au roi Baudouin II de Jérusalem. Conduits par le Champenois Hugues de Payns et le Flamand Godefroi de Saint-Omer, ils s'engagent à protéger les pèlerins sur les routes de Terre sainte. Le roi leur concède un logement sur l'esplanade de l'ancien Temple de Salomon, d'où le nom de « pauvres chevaliers du Christ et du Temple de Salomon ». Pendant une décennie, l'ordre demeure modeste et discret.

Tout change au concile de Troyes, le 13 janvier 1129, où l'ordre reçoit une règle latine qui lui donne une assise institutionnelle. Une tradition tenace attribue la rédaction de cette règle à saint Bernard lui-même ; les historiens sont plus prudents. Il est établi que Bernard a discuté, amendé et soutenu le projet présenté par Hugues de Payns, et que la règle primitive, de forte inspiration cistercienne, comportait soixante-douze articles. Mais le faire l'unique auteur du texte relève de la simplification légendaire. La présence d'Étienne Harding, fondateur de Cîteaux, à Troyes confirme cette empreinte cistercienne.

Reconnu, doté d'une règle, soutenu par la papauté qui lui accorde d'importants privilèges, l'ordre connaît une croissance rapide. Il reçoit dons et legs dans toute la chrétienté et constitue un réseau de commanderies en Occident pour financer l'effort militaire en Orient. Sur les champs de bataille de Terre sainte, les Templiers deviennent une force d'élite ; leur dévouement, parfois leur intransigeance, en font une pièce maîtresse de la défense des États latins.

Pauvres et banquiers : la puissance économique du Temple

L'image du Templier « pauvre et banquier » résume une apparente contradiction. Voués individuellement à la pauvreté, les frères servaient un ordre devenu collectivement très riche. Cette richesse reposait avant tout sur un immense patrimoine foncier, fruit des donations accumulées sur près de deux siècles à travers l'Europe et l'Orient.

À cette assise terrienne s'ajoutait une activité financière dont la réputation a souvent été exagérée. Les Templiers offraient des services qui s'apparentaient à ceux d'une banque : garde de dépôts, transferts de fonds entre l'Occident et la Terre sainte, avances et gestion de trésoreries princières et royales. Le Temple de Paris servit ainsi de trésorerie à la monarchie française. Il faut cependant garder la mesure : rapportée à la valeur de son patrimoine immobilier, l'activité proprement bancaire de l'ordre restait limitée, et l'on connaît mal le montant exact du numéraire entreposé au Temple de Paris en 1307. Les sources ne permettent pas d'y voir un trésor fabuleux ; cette puissance financière, bien réelle, allait néanmoins nourrir convoitises et soupçons.

Le procès et la chute du Temple (1307-1314)

La fin de l'ordre est l'un des épisodes les mieux documentés et les plus discutés de l'histoire médiévale. Au matin du vendredi 13 octobre 1307, sur ordre du roi Philippe le Bel et sous la direction de son légiste Guillaume de Nogaret, les Templiers de France sont arrêtés simultanément ; le grand maître Jacques de Molay est saisi au Temple de Paris. Les motifs invoqués sont graves : hérésie, reniement du Christ, sodomie, idolâtrie. Les interrogatoires, conduits notamment par l'inquisiteur Guillaume de Paris, commencent dès le 19 octobre et sont menés sous la menace ou l'usage de la torture. Beaucoup de frères, dont Jacques de Molay le 24 octobre 1307, livrent des aveux qu'une partie d'entre eux rétractera ensuite.

Les historiens distinguent ici nettement deux questions. La culpabilité de l'ordre, telle que l'a établie l'accusation royale, est aujourd'hui très largement tenue pour non démontrée : les aveux extorqués sous la contrainte n'ont pas de valeur probante, et le découvert au début du XXIe siècle du « parchemin de Chinon » a confirmé que le pape Clément V, en 1308, avait en réalité absous les dirigeants de l'ordre de l'accusation d'hérésie. En revanche, le déroulement de la procédure et son issue politique sont, eux, factuellement établis.

Pris entre la pression du roi de France et le souci de préserver l'autorité pontificale, Clément V finit par supprimer l'ordre. Par la bulle Vox in excelso, décidée le 22 mars 1312 au concile de Vienne et promulguée le 3 avril, il abolit le Temple non par condamnation judiciaire mais par décision administrative. La bulle Ad providam, du 2 mai 1312, attribue l'essentiel des biens de l'ordre aux Hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem, à l'exception notable des possessions de la péninsule Ibérique. Le dénouement est tragique : le 18 mars 1314, Jacques de Molay et Geoffroy de Charnay, ayant rétracté leurs aveux, sont brûlés vifs comme relaps sur un îlot de la Seine, à Paris. La date précise et le lieu exact font l'objet de quelques variantes selon les chroniques, mais l'événement lui-même est solidement attesté.

Les Hospitaliers : de l'hôpital de Jérusalem à la souveraineté de Malte

L'ordre de Saint-Jean de Jérusalem présente une trajectoire à la fois plus ancienne et plus longue que celle du Temple. Ses origines remontent à un hôpital fondé à Jérusalem avant la première croisade, vers le milieu du XIe siècle, à l'initiative de marchands de la République d'Amalfi, pour accueillir les pèlerins. La communauté qui le dessert s'organise autour du bienheureux Gérard et obtient en 1113 une reconnaissance pontificale décisive : la bulle Pie postulatio voluntatis, émise par Pascal II le 15 février 1113, place l'institution sous la protection directe du Saint-Siège. Cette date est tenue par l'ordre, encore aujourd'hui, comme son acte de naissance officiel.

La militarisation vient ensuite. Sous le successeur de Gérard, Raymond du Puy, l'ordre adopte au cours du XIIe siècle une double vocation, hospitalière et militaire, sans jamais abandonner sa mission première de soin. Cette fidélité à l'hôpital, qui le distingue du Temple, explique sans doute en partie sa survie. Après la chute des derniers bastions latins, l'ordre se replie à Chypre, puis conquiert Rhodes vers 1310, où il devient une véritable puissance navale, rempart de la chrétienté en Méditerranée orientale. Chassé de Rhodes par les Ottomans en 1523, il reçoit en 1530 de l'empereur Charles Quint la souveraineté de l'archipel de Malte. Les chevaliers y prennent le nom sous lequel l'histoire les a retenus : les chevaliers de Malte. L'ordre de Malte existe toujours, sujet de droit international à vocation hospitalière, ce qui en fait l'unique héritier vivant de cette grande famille médiévale.

L'ordre Teutonique : croisade en Terre sainte, État en Prusse

Le troisième grand ordre international naît dans des circonstances comparables. En 1190, lors du siège de Saint-Jean-d'Acre pendant la troisième croisade, des pèlerins venus de Brême et de Lübeck fondent un hôpital de campagne pour soigner leurs compatriotes germaniques. Reconnu comme ordre militaire par Innocent III en 1198, l'ordre de Sainte-Marie des Teutoniques conserve d'abord une vocation orientale.

Son destin bascule vers la Baltique. En 1226, le duc Conrad de Mazovie appelle les chevaliers pour combattre les Prussiens païens à la frontière de son duché ; le traité de 1230 leur reconnaît la souveraineté sur les territoires conquis. De cette concession naît un fait sans équivalent parmi les ordres militaires : un véritable État monastique, qui colonise et christianise la Prusse, fonde des villes comme Thorn, Königsberg et Marienbourg, devenue sa capitale en 1309. Cet État connaît son apogée vers 1400, avant que ses excès et son conflit avec le royaume de Pologne et le grand-duché de Lituanie ne le conduisent à la sévère défaite de Grunwald, ou Tannenberg, en 1410. L'ordre Teutonique illustre ainsi un destin singulier : celui d'une institution religieuse devenue puissance territoriale et politique.

Les ordres royaux français : de la milice à l'honneur de cour

À côté des ordres voués à la croisade, la fin du Moyen Âge voit apparaître une autre famille, celle des ordres royaux de chevalerie. Leur logique est différente : il ne s'agit plus de moines-soldats, mais d'une compagnie d'honneur réunissant autour du souverain une élite de grands seigneurs, liés par la fidélité et distingués par un collier. La dimension religieuse y demeure, par le patronage d'un saint et par la piété de cour, mais la fonction est désormais politique et symbolique.

Le premier de ces ordres durables est l'ordre de Saint-Michel, fondé à Amboise le 1er août 1469 par Louis XI, limité à l'origine à trente-six chevaliers placés sous l'autorité du roi comme chef souverain. Le souverain entendait par là s'attacher la haute noblesse et rivaliser avec l'ordre bourguignon de la Toison d'or. Au fil du temps, la distinction se galvauda par la multiplication des nominations.

C'est pourquoi Henri III institua le 31 décembre 1578 l'ordre du Saint-Esprit, qui devint pour deux siècles et demi le plus prestigieux de la monarchie française. Henri III ne supprima pas l'ordre de Saint-Michel mais le réforma et le subordonna : tout chevalier du Saint-Esprit était d'abord reçu dans l'ordre de Saint-Michel, et les deux distinctions réunies formaient les « ordres du roi ». Ces ordres de cour, où l'esprit de la croisade s'était mué en honneur monarchique, disparurent avec la Révolution, marquant la fin d'une longue évolution depuis le moine en armes jusqu'au courtisan décoré.

Le mythe templier : démêler l'histoire de la légende

Aucun ordre n'a suscité une postérité imaginaire comparable à celle du Temple. Sa fin brutale, son secret relatif et sa richesse ont nourri une légende foisonnante qu'il importe de distinguer rigoureusement de l'histoire.

La malédiction de Jacques de Molay en offre l'exemple le plus net. Selon le récit popularisé, le grand maître, du haut du bûcher, aurait cité Philippe le Bel et le pape Clément V à comparaître devant le tribunal de Dieu, et la mort des deux hommes dans l'année aurait paru accomplir cette prophétie. Or l'historienne Colette Beaune a montré que cette malédiction n'apparaît pas dans les sources contemporaines : un récit italien des années 1330 prête bien des paroles de vengeance à un templier, mais non à Molay, et la scène dramatisée que l'on connaît ne se fixe qu'à la fin du Moyen Âge, voire au XVIe siècle. Il s'agit donc d'une construction légendaire tardive, et non d'un fait rapporté par les témoins.

Le trésor caché des Templiers relève du même registre. La richesse de l'ordre fut réelle, mais essentiellement foncière, et le numéraire du Temple de Paris en 1307 n'avait rien d'extraordinaire au regard de ce patrimoine. L'idée d'un trésor secret soustrait à Philippe le Bel et dissimulé en quelque lieu n'a aucun fondement documentaire ; elle prospère sur le silence des sources plutôt que sur leur contenu.

Enfin, la prétendue filiation entre les Templiers et la franc-maçonnerie ou diverses sociétés secrètes appartient à la mythologie moderne. L'historiographie est ici sans ambiguïté : aucune preuve documentaire n'établit une continuité organisationnelle entre l'ordre supprimé en 1312 et les loges maçonniques apparues au XVIIIe siècle. La référence templière fut empruntée et reconstruite par certains systèmes maçonniques à partir des années 1760 pour enrichir leur propre symbolique, par invention rétrospective et non par héritage. Distinguer ainsi l'histoire établie, la tradition pieuse et le mythe n'appauvrit en rien le sujet : c'est au contraire en mesurant l'écart entre les faits et leur légende que l'on saisit le mieux la fascination durable qu'exercent les ordres militaires et religieux.

Sources

  • Ordre de Malte (Sovereign Military Order of Malta), notices historiques officielles, dont « 1113, La Bulle Pie postulatio voluntatis » et l'historique de l'ordre.
  • Colette Beaune, travaux sur l'invention de la « malédiction des Templiers » (cités notamment par RetroNews, « L'invention d'une malédiction des Templiers »).
  • Wikipédia (versions françaises), articles « Procès de l'ordre du Temple », « Dévolution des biens de l'ordre du Temple », « Ordre de Saint-Jean de Jérusalem à Malte », « Ordre Teutonique », « État monastique des chevaliers Teutoniques », « Ordre de Saint-Michel », « Ordre du Saint-Esprit », « Légendes au sujet des Templiers ».
  • Site Templiers.net, dossiers « Le concile de Troyes », « La transmission des biens du Temple », « La suppression des Templiers ».
  • Méditerranées.net, « Les Templiers : de l'Histoire au mythe » et « Les Templiers et l'argent, Le mythe du trésor ».
  • Herodote.net, « 13 octobre 1307, Arrestation des Templiers ».
  • Bernard de Clairvaux, De laude novae militiae (Éloge de la nouvelle milice), vers 1130, édition critique de référence.

Questions fréquentes

Qui a fondé l'ordre du Temple et quand ?

L'ordre du Temple a été fondé en Terre sainte vers 1119-1120 par un petit groupe de chevaliers conduits par Hugues de Payns et Godefroi de Saint-Omer, pour protéger les pèlerins. Il reçoit sa règle officielle au concile de Troyes, le 13 janvier 1129, avec le soutien de Bernard de Clairvaux.

Saint Bernard a-t-il vraiment écrit la règle des Templiers ?

Non, pas à lui seul. La tradition lui attribue souvent la rédaction de la règle, mais les historiens établissent qu'il a surtout discuté, amendé et soutenu le projet présenté par Hugues de Payns au concile de Troyes en 1129. La règle primitive, de soixante-douze articles, porte une forte empreinte cistercienne.

Le trésor caché des Templiers a-t-il existé ?

Non, au sens où l'entend la légende. La richesse de l'ordre était réelle mais reposait surtout sur un vaste patrimoine foncier. Le numéraire conservé au Temple de Paris en 1307 n'avait rien d'extraordinaire, et aucune source ne documente un trésor secret dissimulé avant l'arrestation de 1307.

Que sont devenus les biens du Temple après sa suppression ?

Par la bulle Ad providam du 2 mai 1312, le pape Clément V attribua l'essentiel des biens des Templiers aux Hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem, à l'exception des possessions de la péninsule Ibérique. La récupération effective de ces biens fut souvent longue et difficile.

Les Templiers sont-ils à l'origine de la franc-maçonnerie ?

Non. Aucune preuve documentaire n'établit de continuité entre l'ordre supprimé en 1312 et les loges maçonniques nées au XVIIIe siècle. La référence templière a été empruntée et reconstruite par certains systèmes maçonniques à partir des années 1760 pour enrichir leur symbolique, par invention rétrospective et non par héritage.

Quel ordre militaire médiéval existe encore aujourd'hui ?

L'ordre de Saint-Jean de Jérusalem, devenu ordre de Malte après la cession de l'archipel par Charles Quint en 1530. Fidèle à sa vocation hospitalière originelle, il subsiste comme sujet de droit international voué aux œuvres de charité et de soin.

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