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Reliques
Honfleur : la rotule de sainte Thérèse porte la trace d'une usure précoce
Dans l'église Sainte-Catherine de Honfleur, en Calvados, une rotule de sainte Thérèse de Lisieux est offerte à la vénération des fidèles. Le médecin et paléopathologiste Philippe Charlier l'a examinée. Son étude, mise en ligne le 30 juillet 2026 dans la revue Joint Bone Spine, décrit sur le bord supérieur de l'os des lésions d'insertion tendineuse, celles que laisse une sollicitation répétée du quadriceps. Chez une carmélite morte à vingt-quatre ans, le constat surprend. L'auteur avance une hypothèse : la répétition des génuflexions. Il précise qu'il s'agit d'un diagnostic rétrospectif, pas d'une preuve.
Un os brun clair dans un reliquaire de verre
L'église Sainte-Catherine de Honfleur n'est pas une paroisse ordinaire. Bâtie au XVe siècle, classée au titre des monuments historiques par la liste de 1875, elle appartient à la commune. C'est là, parmi les reliques proposées à la vénération, que se trouve l'objet de l'étude : une des rotules de Thérèse Martin. Philippe Charlier la décrit intacte, de couleur brun clair, protégée par un reliquaire de verre et de métal doré. Quelques traces plus sombres de matière organique subsistent à sa surface. Plus d'un siècle après la mort de la carmélite, l'os n'a pas été réduit en poussière : il reste lisible.
Ce que montre le bord supérieur de la rotule
La rotule est l'os du genou sur lequel s'ancre le tendon du quadriceps, le grand muscle de la cuisse qui redresse la jambe. C'est précisément sur ce point d'attache que Charlier relève des anomalies. Il les nomme enthésopathies : des modifications osseuses situées là où un tendon ou un ligament s'insère sur l'os. En imagerie, cet aspect en dents de scie porte un nom, le « patella tooth sign », littéralement le signe de la dent de la rotule. Ces anomalies signalent, selon l'étude, une sollicitation chronique du groupe musculaire concerné. Autrement dit, une usure d'ancrage, qui met des années à se former.
L'hypothèse des génuflexions
Reste à expliquer une telle usure chez une femme jeune. Charlier écarte d'abord une autre maladie susceptible d'en rendre compte, puis avance une piste : les gestes imposés par la vie religieuse au Carmel. Il évoque, selon Aleteia qui a rendu compte de l'étude, « l'intense pratique de génuflexions répétées liées aux rituels religieux des Carmélites ». Prières à genoux, génuflexions, mouvements pour se relever puis s'agenouiller de nouveau : répétée chaque jour, cette mécanique aurait pu marquer l'os. Le chercheur pose lui-même la limite de son raisonnement. Il s'agit d'un diagnostic rétrospectif, d'une interprétation des lésions observées, non d'une démonstration qui attribuerait chacune d'elles à la prière.
L'hypothèse n'est pas sans antécédent. L'étude rappelle que des lésions ostéo-articulaires associées à des pratiques religieuses ont déjà été identifiées sur des restes humains provenant de la communauté de Qumrân, au premier siècle de notre ère. La paléopathologie sait lire, dans un squelette, la trace de gestes répétés. Elle le fait d'ordinaire pour des métiers : le rameur, le tailleur de pierre, le cavalier. Ici, le geste est liturgique.
Vingt-quatre ans, dont neuf au Carmel
La chronologie donne la mesure du constat. Marie-Françoise Thérèse Martin naît à Alençon le 2 janvier 1873. Elle entre au carmel de Lisieux en 1888, à quinze ans. Atteinte de tuberculose, elle meurt le 30 septembre 1897, à vingt-quatre ans, après avoir passé ses dernières semaines alitée à l'infirmerie du monastère. Neuf années de clôture, au plus, pour installer une usure d'insertion tendineuse. La sainte que le monde connaît par ses écrits et par sa « petite voie » apparaît ici sous un autre jour : un corps de vingt-quatre ans, soumis à une règle et à ses gestes.
Comment une rotule arrive à Honfleur
Une question reste, que l'actualité scientifique ne pose pas : pourquoi cette rotule se trouve-t-elle à Honfleur, et non à Lisieux ? La réponse tient à l'histoire des reliques elles-mêmes. Les archives du carmel de Lisieux rappellent que les restes de Thérèse ont été exhumés trois fois dans le cadre de sa procédure de canonisation : en 1910, en 1917, puis en 1923. Cette année-là, à l'occasion de la béatification, les reliques sont transférées au Carmel et placées dans la chapelle de la châsse, sous le gisant. Quelques ossements sont alors prélevés et déposés dans des reliquaires, dont l'un est visible dans la basilique.
Ces prélèvements ont ensuite circulé. À la veille de la Libération, Pie XII proclame Thérèse patronne secondaire de la France, à l'égal de sainte Jeanne d'Arc. Les reliques quittent alors le carmel de Lisieux pour la première fois et sont vénérées dans les diocèses de France, à commencer par Paris en février et mars 1945, puis dans le reste du pays en 1946 et 1947. Depuis 1994, elles ont visité près de soixante-dix pays. L'os étudié à Honfleur appartient à cette dispersion organisée, qui a fait de Thérèse une sainte présente partout, jusque dans une église de bois normande.
Ce qu'une relique peut dire, et ce qu'elle ne dira pas
L'étude ne prouve rien sur la sainteté, et ne cherche pas à le faire. Elle établit un fait matériel, des lésions d'insertion, et propose la cause la plus probable en l'état des connaissances. C'est le régime ordinaire de la paléopathologie : une hypothèse, formulée avec ses réserves, soumise à la discussion des pairs. Pour l'histoire religieuse, l'apport est ailleurs. Une relique cesse d'être un objet de dévotion pur pour redevenir un document. Elle rappelle que la vie du Carmel, décrite dans les textes par le silence et l'abandon, s'est aussi jouée dans les genoux d'une jeune femme.
Sources
- Philippe Charlier, « The kneecap (patella) of Saint Thérèse of Lisieux (1897): rheumatological diagnosis of a religious condition », Joint Bone Spine, article 106118, DOI 10.1016/j.jbspin.2026.106118, mis en ligne le 30 juillet 2026.
- Aleteia France, « La rotule de Thérèse de Lisieux révèle un nouveau secret », 29 août 2026 (compte rendu de l'étude).
- Ministère de la Culture, base Mérimée, notice PA00111390 : église Sainte-Catherine de Honfleur, XVe siècle, classement par liste de 1875, propriété de la commune.
- Carmel de Lisieux, « Voyages des reliques » : exhumations de 1910, 1917 et 1923, prélèvements et circulation des reliquaires.
Image : Daniel VILLAFRUELA., Wikimedia Commons (CC BY-SA 3.0)