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    Patrimoine religieux

    Wittelsheim : une Jeanne d'Arc retaillée pour une niche vide depuis 1940

    Par La rédaction de France Éternelle · Wittelsheim, 15 septembre 2026

    La façade de l'église Saint-Michel de Wittelsheim, dans le Haut-Rhin, porte une niche vide depuis le 7 octobre 1940. Ce jour-là, la statue de sainte Jeanne d'Arc taillée par le sculpteur Pierre-Alexandre Morlon fut abattue et débitée en morceaux. Des enfants en ramassèrent des fragments, dont un pied. Ce pied et le socle d'origine servent aujourd'hui de mesures à Olivier Hitter, sculpteur de la commune, qui retaille l'œuvre dans un bloc de grès de plus de trois mètres. L'inauguration est annoncée pour septembre, sur le parvis de l'église.

    Une niche vide depuis le 7 octobre 1940

    L'église Saint-Michel de Wittelsheim a été construite en 1929, à l'emplacement d'un édifice devenu trop petit pour une population en augmentation. Sa façade est l'œuvre d'un sculpteur reconnu : Pierre-Alexandre Morlon signe l'archange saint Michel et les deux anges du fronton, puis la Jeanne d'Arc de la niche principale, au-dessus de la porte d'entrée. La statue mesure trois mètres. Elle est taillée dans le grès. Elle représente Jeanne d'Arc, canonisée en 1920, neuf ans avant la construction de l'église.

    Onze ans après la consécration, elle disparaît. Le 7 octobre 1940, selon la fiche de projet de la Fondation du patrimoine, la statue est abattue par les autorités locales et taillée en morceaux, à la demande de l'occupant allemand qui juge que ce symbole français « ne peut être toléré ». L'Alsace vient alors d'être annexée de fait après la défaite de juin 1940 et placée, avec la Moselle, sous l'autorité du régime nazi.

    Deux récits, une même destruction

    Les deux sources institutionnelles du projet ne racontent pas exactement la même scène. La Fondation du patrimoine désigne « l'occupant Allemand » comme commanditaire et les autorités locales comme exécutantes. La Ville de Wittelsheim est plus prudente : sur son site, elle écrit que « le Kreisleiter de Thann aurait demandé l'enlèvement de la statue », au conditionnel, et précise qu'elle fut détruite au burin.

    Les deux récits se rejoignent sur la suite. Des enfants ramassent des débris. Selon le site La Numismatique en Mâconnais, qui suit le dossier parce que Morlon était mâconnais, des passants en emportent aussi, et ces morceaux sont restés dans des familles alsaciennes, gardés comme des reliques. Plus de quatre-vingts ans plus tard, ce sont eux qui rendent la reconstitution possible.

    Un pied, un socle, une photographie de 1974

    Olivier Hitter travaille dans un corps de ferme de 1708, à Wittelsheim. Sa méthode ne doit rien à l'interprétation. Le pied conservé et le socle de l'ancienne statue donnent l'échelle et les proportions. Une photographie de la façade avant la destruction, publiée dans l'ouvrage de Charles Sauter Wittelsheim de Jules César à Charles de Gaulle paru en 1974, donne la silhouette. Un modèle au tiers sert à prendre les mesures et à régler les détails avant l'attaque du bloc définitif : plus de trois mètres de grès, trois tonnes et demie.

    Restent les finesses, celles qu'aucune photographie ne restitue. Le sculpteur a lancé un appel aux habitants pour retrouver d'autres fragments, en particulier ceux qui portent les mailles, l'armure et le casque. Chaque éclat retrouvé rapproche la copie de l'original.

    Morlon, un sculpteur de la République sur une façade alsacienne

    Le nom de Morlon dit quelque chose de l'ambition de cette église de 1929. La Fondation du patrimoine le présente comme un « célèbre médailleur et sculpteur français ». Né en 1878, mort en 1951, Pierre-Alexandre Morlon fut sculpteur et graveur. Le musée des Ursulines de Mâcon lui a consacré en 2023 une exposition de plus de 200 œuvres, intitulée « un art au service de la République », réunissant peintures, sculptures et médailles. Le musée d'Orsay et la Monnaie de Paris conservent des ensembles de son travail. Ses deux groupes les plus connus, Les Vendangeurs et le monument aux morts, sont à Mâcon.

    Un artiste de ce rang a donc peuplé la façade d'une commune du Haut-Rhin. Des sculptures qu'il y a laissées, seule la Jeanne d'Arc a été descendue en 1940.

    Pourquoi une commune peut financer une statue d'église en Alsace

    Le chanoine Rodolphe Vigneron résume le projet d'une formule qui, ailleurs en France, serait juridiquement impossible : « Enfant de Wittelsheim ce projet me tient à cœur afin que notre église concordataire retrouve à nouveau sa façade d'origine. » Le mot n'est pas décoratif. Dans le Bas-Rhin, le Haut-Rhin et la Moselle, la loi du 9 décembre 1905 de séparation des Églises et de l'État ne s'applique pas. Elle n'a jamais été introduite dans ces départements après leur retour à la France en 1918.

    Le régime des cultes y repose sur le Concordat de 1801, les articles organiques de 1802 et une série de décrets du XIXe siècle. Quatre cultes y ont un statut : catholique, luthérien, réformé et israélite consistorial. Les collectivités publiques peuvent y financer des édifices du culte et le traitement des ministres, ce que le droit commun interdit. Le Conseil constitutionnel a validé ce régime par sa décision n° 2012-297 QPC du 21 février 2013.

    Cela explique la composition du tour de table. L'Association pour le patrimoine culturel et historique de Wittelsheim, créée en février 2023, réunit des habitants, des élus locaux et un représentant de l'évêché. Une convention tripartite lie l'association, la Ville de Wittelsheim et la Fondation du patrimoine. La Collectivité européenne d'Alsace a apporté son concours. Ailleurs en France, une mairie ne pourrait pas cofinancer la statue d'une façade d'église construite après 1905.

    L'argent est réuni, la date approche

    La collecte a dépassé sa cible. La fiche de la Fondation du patrimoine, mise à jour le 10 avril 2026, affiche 30 750 € de dons et 7 350 € de mécénat et autres aides, soit 38 100 € pour un objectif fixé à 35 000 €. La Ville compte 53 donateurs. L'appel à dons avait été lancé en 2024, la taille de la statue engagée en 2025.

    Le 26 février 2026, élus, membres d'associations et donateurs se sont retrouvés à l'atelier pour suivre l'avancée du travail. La commune annonce depuis une inauguration « en septembre », sur le parvis de l'église Saint-Michel, place de la mairie. Aucune date précise n'a été rendue publique. L'église est dédiée à saint Michel, dont la fête tombe le 29 septembre.

    Le maire Yves Goepfert résume l'affaire à sa mesure locale : « Un projet de mise en valeur du patrimoine qui a permis de fédérer les habitants autours d'un objectif commun la statue de Jeanne d'Arc. » Quand la statue sera hissée, la façade de 1929 sera de nouveau complète, pour la première fois depuis quatre-vingt-six ans.

    Sources

    • Fondation du patrimoine, fiche de projet « Statue sainte Jeanne d'Arc à Wittelsheim » (mise à jour du 10 avril 2026) : historique de la façade, date du 7 octobre 1940, chronologie, montants de la collecte, citations du maire et du chanoine.
    • Ville de Wittelsheim, « Faire revivre Jeanne d'Arc », 27 février 2026 : Kreisleiter de Thann, destruction au burin, fragments, dimensions, méthode d'Olivier Hitter, convention tripartite, 53 donateurs, inauguration annoncée en septembre.
    • Gilles Marchand, « On recherche des morceaux de Jeanne d'Arc », La Numismatique en Mâconnais, 14 décembre 2025 : grès, bloc de plus de 3 mètres et 3,5 tonnes, photographie de l'ouvrage de Charles Sauter (1974), appel aux détenteurs de fragments.
    • Ville de Mâcon, musée des Ursulines, exposition « Pierre Alexandre Morlon (1878-1951), un art au service de la République », 23 juin au 5 novembre 2023.
    • Jean-Marie Woehrling et Éric Sander, « Le régime constitutionnel des cultes d'Alsace et de Moselle », Titre VII, Conseil constitutionnel, avril 2025 : non-application de la loi du 9 décembre 1905, décision n° 2012-297 QPC du 21 février 2013.
    • Ministère des Armées, Chemins de mémoire, « Le tourisme de mémoire en Alsace » : annexion de fait de l'Alsace en 1940.

    Image : Rauenstein, Wikimedia Commons (CC BY-SA 3.0)