Bordeaux AOC : premier vignoble français en surface (Classement de 1855)
Histoire de l'appellation
Aucun vignoble français ne porte avec autant de gravité l'idée même de civilisation viticole. Aux confins de la Garonne et de la Dordogne, là où l'estuaire de la Gironde ouvre l'Aquitaine sur l'océan, la vigne s'enracine depuis l'époque romaine ; mais c'est au Moyen Âge anglais, lorsque l'Aquitaine, par le mariage d'Aliénor en 1152, devint terre Plantagenêt, que le « claret » bordelais conquit les tables de Londres et amorça sa fortune mondiale. Trois siècles durant, les bourgeois bordelais expédièrent leurs barriques vers l'Angleterre, la Hanse, les Flandres, et bâtirent sur ce commerce les hôtels particuliers qui bordent encore les quais de la Lune. Au XVIIᵉ siècle, l'asséchement des marais du Médoc par les ingénieurs hollandais ouvrit aux gravières la possibilité d'un grand vin : Lafite, Latour, Margaux, Haut-Brion naquirent alors, sur ces croupes graveleuses balayées par les vents atlantiques.
L'événement fondateur de la modernité vint de Paris. À la veille de l'Exposition universelle de 1855, l'empereur Napoléon III commanda à la chambre de commerce de Bordeaux un classement officiel des grands vins de la Gironde, destiné à éclairer les visiteurs étrangers. Les courtiers, s'appuyant sur les cours pratiqués depuis un siècle, hiérarchisèrent les châteaux du Médoc et de Sauternes en cinq catégories. Au sommet, quatre noms furent consacrés premiers crus : Château Lafite, Château Latour, Château Margaux, Château Haut-Brion, auxquels Mouton-Rothschild fut adjoint en 1973, après une longue bataille menée par le baron Philippe. Ce classement, jamais sérieusement révisé, demeure l'aristocratie codifiée du vin français. L'AOC Bordeaux, instaurée en 1936, vint consacrer juridiquement un édifice patrimonial déjà séculaire. Aujourd'hui, avec ses 110 000 hectares, le Bordelais demeure le premier vignoble d'appellation au monde, dont les sept mille châteaux composent une géographie sentimentale autant qu'économique. Le voyageur attentif, en franchissant le porche de la cathédrale Saint-André de Bordeaux, comprend que la pierre et la vigne ont, ici, mûri ensemble.
Terroir et méthode de production
Le génie du Bordelais tient à une trinité géologique. À l'ouest, sur la rive gauche, les graves du Médoc et des Graves, galets quartzeux charriés par la Garonne au quaternaire, drainent admirablement et restituent la nuit la chaleur du jour, mûrissant le cabernet-sauvignon tannique et longévif. À l'est, sur la rive droite, les coteaux argilo-calcaires de Saint-Émilion et Pomerol portent un merlot charnu, soyeux, généreux. Au sud enfin, les brumes matinales de la Garonne et du Ciron favorisent le développement de Botrytis cinerea, la « pourriture noble » qui concentre les sucres des sémillons de Sauternes. La méthode bordelaise repose sur l'assemblage, art subtil consistant à marier plusieurs cépages après vinification séparée, pour composer un vin équilibré, et sur l'élevage en barriques de chêne français, parfois neuves, qui apportent tanins et arômes torréfiés. Le grand bordeaux est un vin de garde : dix, vingt, cinquante ans en cave, il déploie une palette qui défie le temps.
Dégustation et accords
Le rouge de Bordeaux se sert chambré, autour de seize à dix-huit degrés, dans un verre ample qui laisse l'oxygène réveiller les tanins. Sa robe pourpre profonde, parfois grenat avec l'âge, annonce des arômes de cassis, de cèdre, de tabac blond, de cuir et de truffe. La bouche, structurée par les tanins du cabernet, gagne en velouté chez les vins de la rive droite ; la finale, longue et complexe, signe la grandeur. Curnonsky, prince des gastronomes, voyait dans le bordeaux le « vin de la civilité » : il appelle des mets de tradition, agneau de Pauillac à la fleur de sel, entrecôte sarmenteuse à la bordelaise, bécasse rôtie, lamproie à la bordelaise. Les blancs secs de Pessac-Léognan accompagnent les poissons fins ; les liquoreux de Sauternes, parmi lesquels l'inoubliable Yquem, escortent un foie gras du Sud-Ouest, un roquefort affiné, ou simplement une tarte aux fruits jaunes en fin de repas. Boire un bordeaux, c'est entrer dans une conversation que les générations ont rendue possible.
Oenotourisme et visites
La Route des Vins de Bordeaux propose six itinéraires thématiques traversant Médoc, Saint-Émilion, Sauternes, Graves, Blaye et Entre-Deux-Mers. La Cité du Vin, ouverte à Bordeaux en 2016, offre un parcours sensoriel mondial. Les portes ouvertes du printemps, la Fête le Vin (juin) et les vendanges (septembre) constituent les rendez-vous majeurs. Saint-Émilion, classée UNESCO, mérite à elle seule le déplacement.
Anecdotes et iconographie
- Le mariage qui changea l'histoire du vin, En 1152, Aliénor d'Aquitaine épouse Henri Plantagenêt, futur roi d'Angleterre. La Gironde devient terre anglaise pour trois siècles, et Bordeaux conquiert le marché londonien. C'est ainsi que le « claret » devint le vin des élites britanniques, statut qu'il conserve encore aujourd'hui..
- Mouton-Rothschild, le cinquième premier cru, En 1855, Mouton fut classé deuxième cru, au grand dam de la famille Rothschild. Le baron Philippe mena pendant un demi-siècle une campagne tenace ; en 1973, le décret ministériel éleva enfin Mouton au rang de premier cru. Sa devise : « Premier ne puis, second ne daigne, Mouton suis. ».
- Les étiquettes d'artistes de Mouton, Depuis 1945, chaque millésime de Mouton-Rothschild porte une étiquette dessinée par un artiste contemporain : Picasso, Chagall, Dalí, Warhol, Bacon, Soulages, Koons. Une galerie à boire, témoignage de l'alliance entre le vin et les arts..
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Questions fréquentes sur Bordeaux
Quels sont les cinq premiers grands crus classés de 1855 ?
Château Lafite-Rothschild, Château Latour, Château Margaux, Château Haut-Brion (classés en 1855) et Château Mouton-Rothschild (élevé au premier rang en 1973), tous situés dans le Médoc à l'exception de Haut-Brion (Pessac).
Quelle différence entre rive gauche et rive droite ?
La rive gauche (Médoc, Graves) repose sur des sols graveleux et privilégie le cabernet-sauvignon ; la rive droite (Saint-Émilion, Pomerol) sur des argilo-calcaires et favorise le merlot. Deux styles complémentaires.
Combien de temps faut-il garder un grand bordeaux ?
Un cru classé du Médoc peut vieillir vingt à cinquante ans en cave fraîche (12-14°C), couché et à l'abri de la lumière. Les Sauternes, eux, se conservent un siècle dans de bonnes conditions.
Qu'est-ce qu'un « assemblage » bordelais ?
L'art de marier plusieurs cépages vinifiés séparément pour obtenir un vin plus équilibré, plus complexe et plus régulier d'une année sur l'autre. Le maître de chai est l'orfèvre de cet assemblage.
Pourquoi parle-t-on de « château » ?
Le terme désigne un domaine viticole, qu'il y ait ou non bâtisse historique. Cette tradition bordelaise affirme l'unité d'un terroir, d'une exploitation et d'une marque, dans une logique de propriété distincte du système bourguignon des climats.
Sources
- Wikidata, Q2743615 (Bordeaux AOC).
- Wikipédia, Bordeaux AOC.