Les Complies
Lorsque la nuit tombe sur un monastère bénédictin, une dernière prière vient sceller la journée avant le grand silence. On l'appelle les complies. Discret, bref, presque chuchoté, cet office est pourtant l'un des plus aimés de la liturgie des Heures, cette prière publique de l'Église que l'on nomme aussi l'office divin. Les complies n'ouvrent pas le jour comme les vigiles ou les laudes : elles le referment. Elles recueillent, selon une belle image monastique, toute la dispersion des heures écoulées pour la déposer entre les mains du Créateur, puis remettent l'âme à Dieu pour la traversée de la nuit.
Une prière qui « complète » le jour
Le mot lui-même dit sa fonction. Complies dérive du bas latin completorium, « ce qui complète », formé sur le verbe complere, achever, accomplir. L'office est celui qui parachève le cycle quotidien de la prière. C'est au début du VIᵉ siècle que le terme apparaît en ce sens pour la première fois, sous la plume de saint Benoît de Nursie dans sa Règle. Si l'oraison du soir des moines d'Égypte, décrite un siècle plus tôt par Jean Cassien, correspond plutôt à ce que l'on appellera les vêpres, c'est bien Benoît qui fixe les complies comme une heure distincte, dernière étape avant le repos. La tradition monastique occidentale en a fait le seuil de la nuit : on chante les complies, on reçoit la bénédiction, et l'on se retire dans le silence.
Les complies dans la Règle de saint Benoît
La Règle, rédigée vers 530-540, organise les complies avec une sobriété caractéristique. Au chapitre 18, qui distribue les psaumes au long de la semaine, Benoît prescrit de répéter chaque jour les mêmes trois psaumes : les psaumes 4, 90 et 133 (selon la numérotation grecque et latine de la Vulgate, soit 4, 91 et 134 dans la numérotation hébraïque moderne). Ces psaumes, dit la Règle, sont « dits simplement, sans antienne ». Suivent l'hymne propre à cette heure, une leçon, le verset, le Kyrie eleison et la bénédiction qui conclut. Le choix de ces psaumes n'est pas indifférent : le psaume 90, Qui habitat, est le grand psaume de la confiance, celui qui place le croyant sous l'ombre des ailes divines et le protège des terreurs de la nuit. Toute la couleur des complies est déjà là.
Benoît entoure d'ailleurs cet office d'une discipline particulière. Son chapitre 42, intitulé « Que nul ne parle après complies », institue le grand silence monastique : une fois les complies achevées, personne n'est plus autorisé à parler, et qui enfreint cette règle s'expose à une sanction sévère. Les complies sont ainsi la porte du silentium nocturne, ce climat de recueillement qui enveloppe le monastère jusqu'aux vigiles.
La structure de l'office aujourd'hui
La liturgie des Heures réformée après le concile Vatican II a conservé l'esprit bénédictin tout en donnant aux complies une physionomie propre. L'office s'ouvre par le verset d'introduction « Dieu, viens à mon aide », suivi de la doxologie. Vient ensuite un élément qui distingue les complies de tous les autres offices : l'examen de conscience. Les livres liturgiques le jugent « très louable », et dans la célébration commune il se fait en silence, prolongé souvent par le Confiteor, l'aveu des fautes du jour. On chante alors l'hymne, puis l'on récite un ou deux psaumes choisis pour nourrir la confiance en Dieu. Après une lecture brève vient le répons « En tes mains, Seigneur, je remets mon esprit », emprunté au psaume 31, ces mêmes paroles que le Christ prononcera sur la croix.
Le Nunc dimittis, sommet de l'heure
Le cœur des complies est le cantique de Siméon, le Nunc dimittis, que les livres liturgiques décrivent comme « en quelque sorte le sommet de toute cette Heure ». Rapporté par saint Luc (2, 29-32), il fut chanté par le vieillard Siméon au Temple de Jérusalem lorsqu'il reçut l'Enfant Jésus dans ses bras : « Maintenant, ô Maître souverain, tu peux laisser ton serviteur s'en aller en paix, selon ta parole, car mes yeux ont vu ton salut. » Ces mots d'un homme qui, ayant vu la lumière, consent à mourir apaisé, conviennent admirablement à l'office du soir. Employé dès le IVᵉ siècle dans les prières vespérales d'Orient, le Nunc dimittis demeure l'expression privilégiée de la gratitude, de la paix et de l'espérance au terme du jour. Une oraison et la bénédiction nocturne, qui demande une nuit tranquille et une fin paisible, viennent ensuite clore l'office.
L'antienne mariale, selon le temps liturgique
Les complies ne s'achèvent pas sans un dernier regard vers la Vierge. Après la bénédiction, on chante l'une des quatre antiennes mariales finales, dont l'usage de clôturer cet office aurait été fixé par les Franciscains au chapitre de Metz, en 1249. Chacune correspond à une saison liturgique. De l'Avent à la Présentation du Seigneur, le 2 février, on chante l'Alma Redemptoris Mater, « Sainte Mère du Rédempteur ». De la Chandeleur jusqu'au mercredi saint, c'est l'Ave Regina Cælorum, « Salut, Reine des cieux ». Du temps pascal, à partir du Samedi saint, jusqu'à la veille de la Trinité, retentit le Regina Cæli, l'antienne joyeuse de la Résurrection. Enfin, du temps ordinaire jusqu'à l'Avent résonne le Salve Regina, le « Salut, ô Reine », la plus célèbre, que la tradition fait parfois chanter toute l'année. Confier la nuit à la mère avant de s'endormir : tel est le dernier geste des complies.
Le sens spirituel : le sommeil, image de la mort
Tout l'office tend vers une remise de soi. En déposant le jour entre les mains de Dieu et en s'abandonnant au sommeil, le croyant fait l'apprentissage paisible de sa propre mort. La tradition spirituelle a toujours lu dans la nuit qui « referme sur la vie son manteau de sommeil » une figure du tombeau, et dans le réveil du matin une figure de la résurrection : demain, si Dieu le veut, nous quitterons « le tombeau de la nuit » pour nous lever dans la lumière neuve. Les complies enseignent ainsi, soir après soir, à mourir sans angoisse, en répétant les mots de Siméon et ceux du Christ expirant. Cet office si court porte une théologie de l'abandon : il apprend à lâcher prise, à confier au Créateur ce que l'on ne maîtrise plus, à dormir comme on mourra, en paix.
Sources
- Église catholique en France, Liturgie & Sacrements : « Complies » et « Les différents offices de la liturgie des Heures », liturgie.catholique.fr.
- Église catholique en France, Liturgie & Sacrements : entrée « Nunc dimittis », liturgie.catholique.fr.
- Règle de saint Benoît, chapitres 17-18 (ordre des psaumes, complies) et chapitre 42 (silence après complies), Abbaye de Solesmes et abbayedesolesmes.fr.
- Évangile selon saint Luc, 2, 29-32 (cantique de Siméon, Nunc dimittis).
- « Cantique de Syméon » et « Complies », notices encyclopédiques, fr.wikipedia.org.
- Université de Dayton, Marian Library / IMRI : « Marian Antiphons » (Alma Redemptoris Mater, Ave Regina Cælorum, Regina Cæli, Salve Regina), udayton.edu.
- Aleteia et Claves, dossiers sur les antiennes mariales grégoriennes et leurs temps liturgiques.
À découvrir sur France Éternelle
Questions fréquentes
Qu'est-ce que les Complies ?
La dernière prière de la journée dans la liturgie des Heures, célébrée avant le repos de la nuit, faite d'un examen de conscience, de psaumes, du Nunc dimittis et d'une antienne mariale.
Que signifie le mot « complies » ?
Il vient du latin completorium, « ce qui achève », car cet office achève la journée liturgique.
Quel cantique chante-t-on aux Complies ?
Le Nunc dimittis, le cantique de Syméon : « Maintenant, ô Maître, tu peux laisser ton serviteur s'en aller en paix. »
Sources : Liturgie des Heures ; tradition monastique.