Juan Donoso Cortés, marquis de Valdegamas
Biographie de Juan Donoso Cortés
Né le 6 mai 1809 à Valle de la Serena (Estrémadure), Juan Francisco Donoso Cortés appartient à la petite noblesse rurale espagnole. Il étudie le droit à Salamanque, Séville et Alcalá, et se forme seul à la philosophie allemande et au droit politique. Brillant précoce, il est nommé à 20 ans professeur d'humanités à Cáceres, publie à 29 ans son Lecciones de derecho político (1836) qui le place parmi les libéraux doctrinaires espagnols.
Secrétaire particulier de la reine mère Marie-Christine, il suit la cour en exil à Paris en 1840-1843 où il se lie avec Guizot, Thiers et Tocqueville. Député de Cadix (1837) puis de plusieurs autres provinces, il est fait marquis de Valdegamas par Isabelle II en 1847. La mort prématurée de son frère Pedro en 1847 provoque une conversion religieuse radicale : il rompt avec le libéralisme doctrinaire et se range dans le camp catholique traditionaliste.
Son fameux Discours sur la dictature (Cortès de Madrid, 4 janvier 1849), « Quand la légalité suffit pour sauver la société, la légalité ; quand elle ne suffit pas, la dictature », fait sensation dans toute l'Europe post-1848. Ses Discours sur l'Europe (1850) et sur la situation générale de l'Europe (30 janvier 1850) prolongent cette analyse : l'Europe est engagée dans une révolution universelle qui ne pourra être arrêtée que par un retour au catholicisme politique.
Ambassadeur à Berlin en 1849 puis à Paris en 1851 (il est l'un des rares diplomates étrangers à approuver le coup d'État de Louis-Napoléon), il publie en 1851 son œuvre majeure, l'Ensayo sobre el catolicismo, el liberalismo y el socialismo, immédiatement traduit dans toute l'Europe. Épuisé par une vie de travail et de controverses, il meurt à Paris le 3 mai 1853, à 43 ans seulement. Son corps est rapatrié à Madrid et inhumé à la sacramentale de San Isidro.
Œuvre et doctrine
L'Ensayo (1851) démontre que les trois grandes familles politiques modernes, catholicisme, libéralisme, socialisme, reposent chacune sur une théologie implicite : catholicisme sur une doctrine intégrale de Dieu et du péché ; libéralisme sur un déisme flottant qui ne résout rien ; socialisme sur un athéisme qui réinstalle Dieu sous forme d'État. La théologie politique y reçoit sa première formulation systématique moderne, un siècle avant Carl Schmitt.
Son décisionnisme, l'idée que toute décision politique renvoie en dernière instance à une décision théologique, et qu'un souverain peut suspendre la légalité pour sauver la société, influence profondément Carl Schmitt (qui lui consacre un livre en 1950), mais aussi Louis Veuillot, Jaime Balmes, Menéndez Pelayo. Il demeure l'un des grands théoriciens hispaniques de la contre-révolution, relu aujourd'hui par la radical orthodoxy et par les penseurs post-libéraux catholiques.
Œuvres majeures
- Discurso sobre la dictadura (Cortès, 4 janvier 1849)
- Discurso sobre la situación general de Europa (Cortès, 30 janvier 1850)
- Ensayo sobre el catolicismo, el liberalismo y el socialismo (Madrid, 1851 ; trad. Fr. Tonnellier, 1851)
- Cartas políticas (recueil posthume)
- Lecciones de derecho político (1836-1837)
Héritage et postérité
Traduit immédiatement en français (Veuillot, 1851) et en allemand, Donoso est lu par Pie IX qui s'en inspire pour le Syllabus (1864). Il influence Louis Veuillot, Joseph de Maistre reçu autrement, et surtout la théologie politique du XXᵉ siècle : Carl Schmitt le revendique comme maître dans Politische Theologie (1922) et Der Begriff des Politischen, Erik Peterson, Álvaro d'Ors et Dalmacio Negro Pavón l'ont commenté. Il reste une référence majeure du conservatisme catholique hispanique, du carlisme intellectuel et du débat contemporain sur la sécularisation, chez Rémi Brague, Pierre Manent et Giorgio Agamben.
« Quand la légalité suffit pour sauver la société, la légalité ; quand elle ne suffit pas, la dictature. »
Repères chiffrés
À découvrir sur France Éternelle
- Annuaire des penseurs catholiques
- Annuaire des écrivains catholiques français
- Université de Salamanque, matrice de la seconde scolastique
- Rerum novarum (1891), encyclique sociale
- Alexis de Tocqueville, son ami à Paris
- Francisco de Vitoria, grand prédécesseur salmantin
Questions fréquentes sur Juan Donoso Cortés
Qu'est-ce que le Discours sur la dictature ?
L'intervention de Donoso aux Cortès de Madrid le 4 janvier 1849, juste après la révolution de 1848 et la fuite de Pie IX de Rome. Il y soutient qu'en période de crise radicale, quand la légalité républicaine ne suffit plus, une dictature provisoire devient légitime pour sauver la société. Le texte a un retentissement européen immédiat.
Quelle influence sur Carl Schmitt ?
Très profonde. Schmitt lit Donoso dès les années 1920 et lui consacre un livre entier, Donoso Cortés in gesamteuropäischer Interpretation (1950). La notion schmittienne de décisionnisme, son analyse de la théologie politique et du souverain qui décide de l'état d'exception doivent beaucoup à l'Espagnol, qu'il considère comme le maître de la pensée contre-révolutionnaire catholique.
Pourquoi se convertit-il en 1847 ?
La mort brutale de son frère cadet Pedro, à qui il était très attaché, provoque chez lui une crise spirituelle qu'il documentera lui-même dans ses Pensées et lettres. Il passe en un an du libéralisme doctrinaire au catholicisme traditionaliste, et rompt publiquement avec ses anciennes positions dans son grand discours de 1848 sur la monarchie espagnole.
Sources et pour aller plus loin
- Carl Schmitt, Donoso Cortés in gesamteuropäischer Interpretation, Greven Verlag, 1950.
- Arnaud Imatz, Donoso Cortés. L'homme d'État et le théologien, Godefroy de Bouillon, 2012.
- José Miguel Gambra, El pensamiento político de Donoso Cortés, Unión Editorial, 2013.
- Carl Schmitt, Donoso Cortés in gesamteuropäischer Interpretation, Greven, 1950 (trad. Fr. Le Cerf, 2013).
- Dalmacio Negro Pavón, Estudios sobre Donoso Cortés, Universidad Complutense, 1993.
- Juan María Sánchez Prieto, El pensamiento político de Donoso Cortés, Rialp, 1984.