Une civilisation, pas un slogan : ce que la France éternelle n'est pas

Une expression peut devenir un slogan. Il suffit qu'on la brandisse au lieu de la comprendre. « France éternelle » court ce risque plus que toute autre, parce que son histoire est lourde et que des camps se la disputent. Cet article dit en clair ce que ces mots recouvrent pour nous, et ce qu'ils ne recouvrent pas. Une civilisation se transmet ; un slogan se brandit. La différence n'est pas mince.
Le risque du mot
Il faut commencer par une franchise. L'expression « France éternelle » a servi des causes opposées, et certaines furent troubles. Une affiche de Vichy l'a employée en 1940 pour couvrir la collaboration ; le général de Gaulle l'a prononcée en 1944 pour saluer la nation qui se relève ; une tradition doctrinale, de Maurras à aujourd'hui, en a fait un signe de ralliement. Nous avons raconté cette histoire à part, dans l'anatomie de la formule, de Péguy à de Gaulle.
Ce passé interdit la naïveté. On ne peut pas employer ces mots comme s'ils étaient neutres. Mais on ne peut pas non plus les abandonner à ceux qui les durcissent. Reste une voie étroite : dire précisément ce qu'on met dessous, et ce qu'on en écarte. C'est l'objet de cette mise au point. Elle n'a rien d'un manifeste. Elle est une clarification.
Héritage contre identité
La distinction qui commande tout tient en deux mots : héritage et identité. Ils paraissent voisins. Ils sont presque opposés.
L'héritage est ce que l'on reçoit et que l'on transmet. Il est ouvert par nature. On peut l'étudier sans y appartenir, l'admirer sans en descendre, l'enrichir d'apports venus d'ailleurs. L'art gothique, né en Île-de-France au XIIe siècle, a rayonné dans toute l'Europe ; la France a reçu en retour l'imprimerie de Mayence, des mots de toutes les langues, des peintres venus d'Italie et de Flandre. Un héritage vivant respire par ses échanges.
L'identité, telle qu'on l'invoque dans le débat public, fonctionne autrement. Elle se définit souvent par ce qu'elle exclut. Elle cherche un noyau pur, une frontière, un dedans à protéger d'un dehors. Elle tend à figer ce que l'histoire montre mouvant.
Nous parlons d'héritage, pas d'identité. Ce choix n'est pas un détail de vocabulaire. Il décide du ton, des sujets, du rapport au lecteur. On ne célèbre pas un patrimoine contre quelqu'un. On le transmet à qui veut bien le recevoir.
Une civilisation ne s'oppose pas
Le mot « civilisation » mérite le même soin. On l'emploie parfois comme une arme, pour dresser un peuple contre un autre. Ce n'est pas son sens le plus juste.
Une civilisation n'est pas un bloc. C'est un tissu d'emprunts, de mélanges et de reprises. La cathédrale gothique doit ses chiffres et une part de ses mathématiques à des savoirs venus d'Orient, son verre à des recettes circulant d'atelier en atelier par-delà les frontières. La langue française s'est faite de latin, de mots germaniques, arabes, italiens, anglais. La cuisine, la musique, la pensée françaises se sont nourries de tout ce qu'elles ont rencontré. Chercher une France pure, c'est chercher une chose qui n'a jamais existé, comme le confirme l'enquête des historiens sur la longue durée.
Reconnaître cela n'affaiblit pas le patrimoine. Cela le grandit. Une civilisation qui se sait faite d'échanges est plus solide qu'une forteresse imaginaire. Elle n'a pas besoin d'ennemi pour exister. Elle existe par ce qu'elle a produit et transmis, et que chacun peut venir regarder.
Ce que France Éternelle fait, et ne fait pas
De ces principes découle une ligne de travail, simple à énoncer.
Nous documentons. Nous datons, nous sourçons, nous nuançons. Nous nommons les usages troubles d'une expression au lieu de les taire. Nous décrivons une cathédrale, un terroir, un savoir-faire, et nous laissons les œuvres parler.
Nous ne prescrivons pas. Nous ne disons à personne comment croire, comment voter, comment vivre. Le patrimoine religieux nous occupe comme un fait de civilisation, non comme une doctrine à imposer. Nous ne désignons aucun ennemi, intérieur ou extérieur. Nous ne commentons pas l'actualité partisane, et nous ne prolongeons aucun des usages politiques de notre nom.
Cette réserve n'est pas de la tiédeur. C'est une exigence. Un média qui célèbre la beauté d'un pays n'a pas besoin de combat pour tenir debout. Il lui suffit d'être exact, et de transmettre ce qu'il a compris.
Célébrer sans opposer
Il reste à dire pourquoi cette posture est aussi la plus juste. On croit parfois qu'aimer son pays oblige à le défendre contre d'autres. C'est faux, et appauvrissant. L'émerveillement n'a pas besoin d'adversaire. On peut s'arrêter devant un vitrail de Chartres, un muret de pierre sèche, une dentelle d'Alençon, et n'éprouver que de la gratitude pour les mains qui les ont faits. Cette gratitude ne désigne personne. Elle relie.
Célébrer sans opposer, c'est rendre le patrimoine à tout le monde. C'est refuser qu'il devienne le bien d'un camp. Comprise ainsi, la France éternelle n'appartient à personne en particulier, et donc à chacun. Elle n'est pas un slogan que l'on crie. Elle est une civilisation que l'on transmet. C'est cette lecture, et elle seule, que France Éternelle cherche à servir.
Questions fréquentes
« France éternelle » est-elle un slogan politique ?
L'expression a connu des usages politiques, et le régime de Vichy l'a employée en 1940. Mais elle n'est pas une doctrine en soi. Au sens de ce média, elle désigne un héritage culturel transmis à travers les siècles, ouvert à tous, indépendamment de toute appartenance partisane. Une civilisation se transmet ; un slogan se brandit.
Quelle différence entre héritage et identité ?
L'héritage est ce que l'on reçoit et transmet : il est ouvert, on peut l'étudier sans y appartenir et l'enrichir d'apports extérieurs. L'identité, au sens militant, se définit par ce qu'elle exclut et cherche un noyau pur. Ce média parle d'héritage, pas d'identité.
Pourquoi dire qu'une civilisation ne s'oppose pas ?
Parce qu'une civilisation est un tissu d'emprunts et de mélanges, non un bloc fermé. L'art gothique a rayonné en Europe, la langue française a absorbé des mots de partout. Une civilisation qui se sait faite d'échanges n'a pas besoin d'ennemi pour exister.